Le BDE face au chaos

Soirée du lundi 14 novembre. Début de semaine sans doute banal pour le commun des mortels mais pas pour la vingtaine de bibliothécaires stagiaires (les souriants FIBE 01) et d'élèves conservateurs (les marathoniens du DCB). Ce soir, grâce à leur BDE adoré, leur existence croisera celle de la Demeure du chaos.

Située dans le village cossu de Saint Romain-aux-Monts-d'Or, la Demeure du chaos est simultanément un musée d'oeuvres d'art à ciel ouvert, une résidence d'artistes, le siège des sociétés Artprice, leader mondial de l'information sur le marché de l'art et du Groupe Serveur, spécialisé dans les bases de données. C'est aussi la résidence et le Grand Oeuvre maçonnique de leur créateur, Thierry Ehrmann, ainsi qu'un site archéologique protestant et un feuilleton judiciaire à la Dallas.

Apocalypse tout de suite

 

Nous arrivons. La nuit vient de tomber, le brouillard se lève, le froid se fait perçant. Ambiance oscillant entre décor de film d'horreur et apocalypse à la Néo-tokyo d'Akira. Nous dégainons nos appareils photos. Le groupe éclate, chacun part à l'aventure dans ce qui ressemble à un labyrinthe ou mieux, à un palympseste. L'intégralité des murs du domaine est graffée et recouverte de portraits inquiétants - Ahmadinejad, Khomeini, Bader, Foucault, Baudelaire, Tesla... Un hélicoptère et un avion sont crashés dans le sol, une plateforme pétrolière made in Ehrmann trône au desus du toit. Esthétique hybride entre cyberpunk et cabale hermétique. Le choc initial du 11 septembre 2001. Gloups.

L'un des deux artistes résidents permanents, Pierrick, a.k.a Cart'One, nous accueille. Privilégiés que nous sommes, nous nous rendons dans la salle des fonds de catalogues d'objets d'art du XIXème et XXème, située dans les appartements privés du Sieur Ehrmann. Le plus gros du fonds est archivé ailleurs en France. Même en tournant autour du pot, nous n'avons pas réussi à savoir où exactement. Artprice, c'est le plus important fonds de catalogue d'art d'Europe... Après un petit tour dans la salle blindée et autarcique des serveurs informatiques, nous arrivons dans les locaux d'Artprice où deux responsables nous accueillent pendant une vingtaine de minutes : questions, présentation de la firme et des techniques de cotation des oeuvres. Un petit récapitulatif ici même. D'ailleurs, vous saviez qu'Artprice travaille avec Interpol sur les vols d'oeuvres d'art ?

L'Organe à ciel ouvert

 

Nous quittons la douce chaleur des locaux pour nous plonger dans le froid obscur du Musée de l'Organe. Musée à ciel ouvert, il abrite autant les oeuvres de street artists (Goin, Jace, Cart'One...) que d'artistes aux techniques (supposées) plus conventionnelles : Ben (grand pote d'Ehrmann) ou l'autre artiste résident permanent des lieux, Thomas Foucher... On s'attend vraiment à voir débouler un zombie de derrière l'un des gigantesques crânes d'alu ou des murs graffés. Nous entrons dans le bunker. Enorme structure de métal rouillé, c'est le lieu chéri de bien des performers travaillant le plus souvent littéralement sur leur corps. Ceux qui fréquentent un peu la Demeure savent que ça va parfois très loin. Il est temps de continuer la visite en se faufilant entre poutrelles métalliques, forêt de salamandres mystiques et de containers tatoués de maximes cryptiques, voire cryptées.

Ce qu'il y a de fort avec la Demeure du chaos, c'est qu'elle laisse rarement indifférent. Le consensus mou n'est guère possible : on reconnaît au pire qu'au-delà de sa méchante esthétique, elle est l'un des rares espaces fous encore en marche en Europe. Au mieux, on lui reconnaît à elle et à son créateur des pulsions visionnaires, voire du génie. Qu'on l'aime ou pas (ou pas trop), c'est bien la vocation des professionnels des bibliothèques que de se tenir au courant de la création contemporaine. surtout quans ils se forment à 10 km à peine de l'un des projets artistiques les plus atypiques de notre temps.

Par Aymeric Bôle-Richard, représentant FIBE 01 au BDE. 

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